Regard philosophique sur l'histoire bordelaise

Les Romains jadis, conduits par le général Publius Crassus, lui-même missionné par Jules César, conquérant de la turbulente Gaule, furent accueillis dans une bourgade gauloise et humide qu’ils nommèrent Burdigala, en 56 av.J-C. Ils y ont non seulement apporté les routes, les thermes, les jeux et l’urbanité, mais surtout la vigne, jugeant le climat et les sols propices à sa croissance. Bien leur en a pris, pour ce qui constitue aujourd’hui l’héritage et l’identité de Bordeaux.

Un héritage et un prestige qui doit beaucoup également à l’Angleterre et à Aliénor, duchesse d’Aquitaine, qui, après qu'elle eut choisi d’épouser Henri Plantagenêt en 1152, fit passer son fief de Guyenne dans la seigneurie anglaise pendant trois-cent-un ans. À bien considérer la course du temps, tel un fleuve qui s’écoule dans son lit, et transforme le visage des villes, nous voyons peu à peu tomber les murs de Bordeaux qui jadis faisaient sa fierté et sa sécurité, convertis comme tant d’autres, par la force des siècles et le recul des zones de guerre, en demeures opportunistes, ou en de larges artères économiques. Les temps changent, et au cloisonnement succède l’échange. Cedant Arma Togae - les armes cèdent à la toge – une leçon d’histoire laissée par l’éloquent consul romain Cicéron (106 av.JC, 43 av.JC).

Le château Trompette, aujourd’hui disparu ne fit pas exception, lui qui avait des canons certes pour une part dirigés vers le fleuve, mais tout autant vers la ville, pour être en mesure de mater la bouillante cité gasconne. L’édifice militaire fut démantelé au cours du XVIIIe siècle, pour se transformer en cet espace de festivités et de rassemblements patriotiques que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de la place des Quinconces. Nous ne sommes pas encore au XXe siècle avec ses deux grandes saignées mondiales, que déjà le visage de la ville a singulièrement changé grâce aux avancées industrielles.

Bordeaux, ville de commerce, tant fluvial que maritime, comme ses sœurs et rivales Nantes, La Rochelle et Le Havre, joua un rôle majeur dans le commerce triangulaire, entre le XVIe siècle et le 4 février 1794, date de l’abolition de l’esclavage en France. Un commerce qui fit la fortune de nombreuses familles, et qui permit l’essor et l’embellie de la ville, lançant la mode des emblématiques mascarons sur les façades en pierre de taille. Mais cette reluisante médaille comportait aussi un sombre revers, celui du sort terrible des millions d’Africains, déportés vers les Antilles ou les terres américaines de la Nouvelle-France, sur des bateaux-cercueils, en route vers des années d’un pénible et harassant labeur.

La page de l’esclavage ayant été tournée, Bordeaux perdit de son dynamisme international, sans pour autant renier ses racines portuaires. Les docks furent toujours le théâtre d’une activité grouillante et multiple. Les tonneaux de vin allaient et venaient dans d’immenses navires, les pêcheurs déchargeaient leurs filets poissonneux, les barges et péniches acheminaient charbon et pondéreux.

Le charbon. Le second or noir, propulseur de la révolution industrielle, et du chemin de fer. Le rail devint le moyen préféré de voyager et de transporter des marchandises sur de grandes distances de terre. La première ligne partant de Bordeaux pour relier La Teste (soit 52 kilomètres) fut inaugurée le 6 juillet 1842. La démarche était certes locale, d’initiative privée, et nous étions loin des grands chantiers nationaux du Train à Grande Vitesse… Mais l’esprit de conquête était de nouveau là, et Bordeaux vit éclore quantité de gares, qui permirent de rapprocher les villes et les populations.

Puis vint l’automobile, autrement dit, la conversion du cheval-animal en cheval-vapeur, lorsque le pétrole, le troisième or noir, se démocratisa dans le courant du XXe siècle.

Le cœur de Bordeaux palpite désormais à travers ses nouvelles artères ferroviaires et routières. En 2017, le TGV avale les cinq cent quatre-vingts kilomètres qui relient la capitale à Bordeaux en seulement deux heures. Est-ce pour autant un accomplissement ? Pas si sûr, car le manque d’espace à vivre dans la capitale et cette nouvelle proximité rendent Bordeaux plus tentante pour les appétits immobiliers. Les prix flambent, les dents grincent, les épargnes souffrent. L’avenir seul nous dira quel tournant prendra cette histoire. 

La mémoire humaine est courte, et l’Histoire est têtue, me direz-vous ! Les Bordelais que nous sommes, maugréent, à l’arrivée de ces nouveaux arrivants fortunés, mais seraient bien inspirés d’en tirer une leçon d’impermanence, pour nous philosophes, afin de transcender ces vicissitudes et méditer sur la vie, la grandeur et le déclin des villes comme des époques. 

Gageons que les uns sauront ouvrir leur cœur, ainsi que celui de « leur » ville, et que les autres auront la surprise et l’extase d’apprivoiser la troublante majesté qui émane des soirées bordelaises. Tous les bordelais s’accordent à dire qu’ici, une âme perpétuelle plane sur les bords des quais, et s’étend jusqu’en son centre, sans doute la même qui valut à la ville le surnom de la « Belle Endormie ».